Entrailles indigestes

Photographie - collecteur à Montréal - 2009

Photographie – collecteur à Montréal – 2009

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— Faut pas mélanger les sexes.

Notre chef est contre la féminisation de notre métier : égoutier. « Vous vous voyez dire : une égoutière ? » comme sage-femme pour sage-homme ? Mais plus que cela, c’est la particularité d’un milieu extrême.

Le chef n’a pas tort. C’est un homme bien et qui respecte tout le monde et n’est pas à ressasser sans arrêt les mêmes choses. Il dit une seule fois et c’est entendu.

— Aujourd’hui, on va nettoyer la galerie nord-est correspondant à la rue des Bolets et ne snobons pas notre joie, il y a peut-être de belles trouvailles comme la dernière fois…

Le chef a raison. Nous avons trouvé un bouton de manchette de chez Dior. Après une tractation de bon aloi dans le quartier sud chinois, on nous a remis une somme rondelette que nous avons partagé équitablement.

Bref, nous sommes prêts de prêts avec notre équipement et nous descendons dans la première veine par la porte grillagée dont l’accès est sur le Quai Montsouris. Mais le gag est qu’il y a des trompe-l’œil qui représentent exactement la même grille six fois de suite et parfois notre chef est mystifié et nous rions de bon cœur. Ici pas de moquerie intempestives.

Nous sommes beaucoup plus qu’une équipe. Nous sommes comme une famille, nous vivons en coloc pour certains d’entre nous. Moi je suis avec le chef…

— Messieurs, les entrailles de la ville nous attendent, faisons la digérer de ses pestilentielles selles

Le chef a toujours les mots pour nous donner du courage avec ce brin d’humour et de philosophie que j’adore. Nous sommes soudés et le premier qui prend la marche est sûr de notre connexion, de notre éveil, prêt à tout et à faire sus à toutes éventualités qui contrarierait notre progression, notre travail mais surtout à la sauvegarde des uns et des autres.

— Nous sommes à présent dans le cœur de la galerie et j’ai toujours cette impression d’être dans une des serres du Jardin Botanique de la ville, à cet endroit par la moiteur, la lourdeur de cette atmosphère…

Le chef sait donner une définition à chaque galerie. Je trouve cela fameux. Et nous commençons notre travail quand notre radar commun détecte une présence du vivant : clignotement… rouge. Qu’est-ce ? Des rats ? Non. C’est plus imposant. Un crocodile comme il y a cinq ans ? Non, c’est plus énorme… alors ? Nous nous arrêtons d’un seul homme. Les mouvements des chuintements réguliers, les vibrations monotones, les bruissements symétriques du nauséabond… s’arrêtent. Qu’est-ce qui arrive ou qui va nous arriver…

— Bonjour. Le journal régional s’ouvre sur une page dramatique. L’équipe d’égoutiers est portée disparue… toutes les hypothèses ne sont pas évacuées pour confirmer ce qui reste à l’être…

© Max-Louis MARCETTEAU 2018

8 réflexions sur “Entrailles indigestes

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