Chacun sa route

Les personnages :

Valérie : la trentaine : beau châssis, couleur anthracite, moteur six cylindres en ligne, vingt-quatre soupapes, le must d’une génération, toutes options.
Valérie : la soixantaine : carrosserie d’origine avec bosses et éraflures de la vie, dixième mains, compteur bloqué, essuie-glaces en option.

Paul : la trentaine : châssis de grande série, peinture blanc cassé, difficulté en reprise, démarrage à la manivelle, aucune révision, pneus lisses train avant, craint le gèle dans l’habitacle.
Paul : la soixantaine : blindages latéraux, pare-buffle, robustesse, tout terrain, tenue de route irréprochable par tous les temps, seul bémol pas d’options.


Acte I

Scène I

Paul, debout, en peignoir entre la salle de bains et le salon, l’air penaud. Valérie chiquement habillée, valise à portée de main, face à lui, à trois pas.

Paul
Tu pars ?

Valérie
Je pars.

Paul
Ah ! Tu reviens quand ?

Valérie
Je ne sais pas. Peut-être jamais.

Paul
Il ne faut jamais dire : « fontaine je ne boirai pas de ton eau. »

Valérie
Les proverbes sont pour les gens sans esprit.

Paul
Tu me quittes pour ça ?

Valérie
Pour ça et pour beaucoup d’autres choses.

Paul
Quelles autres choses ?

Valérie
Tu manques de consistance. Ton comportement, tes mots… sont des silhouettes. C’est flou.

Paul
(se rapprochant de Valérie, essaye de sourire)
Porte des lunettes, tu me verras mieux.

Valérie
Je dois rire ? Tu es plat mon pauvre Paul.

Paul
Et pourtant j’ai pris du ventre ces derniers temps.

Valérie
Tes propos me désolent. Tu essayes de t’accrocher.

Paul
Je ne suis pas un alpiniste. J’essaye de te retenir avec le peu de matériel que j’aie.

Valérie
Tu es vide, Paul. Tu es un soumis. Une pauvre chose qui rampe sur mon sol.

Paul
Tu es dure, là.

Valérie
Je constate, c’est tout. Tu n’es plus l’homme de ma vie.

Paul
Je ne comprends plus rien. Hier tu étais si heureuse et puis là, ce matin tu m’avoues l’inavouable, là, comme ça.

Valérie
Hier, je faisais semblant, Paul.

Paul
Semblant ? Et depuis… combien de temps ?

Valérie
Je ne sais pas. C’est venu comme ça, au fil des années. Tu étais mon soleil et puis avec le temps, tu es devenu terne.

Paul
Et si c’est toi qui l’étais devenue ?

Valérie
(tourne sur elle-même)
Je suis fraîche et belle. Regarde-moi ?

Paul
Tu es magnifique.

Valérie
Alors ? Qui de toi, de moi, est terne, hein ?

Paul
Mais si tu es magnifique, c’est peut-être ton âme, elle, qui est terne et je le ressens inconsciemment et l’a fait ressortir au grand jour.

Valérie
Ne cherche pas à détourner ce que tu voies. Je ne veux plus vivre avec un semblant d’homme, une ombre qui passe d’une pièce à une autre, d’une silhouette qui se met à table, d’un fantôme qui se couche dans mon lit. Non, Paul, c’est fini.

Paul
Tu ne m’aimes plus ?

Valérie
(prenant sa valise)
Je t’aime en tant que bon ami.

Paul
(les yeux de cocker)
Mais, moi, je t’aime d’amour.

Valérie
Nous n’avons plus la même définition du mot aimer, apparemment.

Paul
C’est triste.

Valérie
Non, ce n’est pas triste. Rien n’est immuable.

Paul
Je pensais que notre amour l’était.

Valérie
L’amour est une bien grande chose avec son grand A. Combien atteigne son sommet ?


Acte II

Scène I
Trois mois plus tard… (voix off)

Valérie en combinaison de jardinière devant un massif de fleurs. Paul, les mains dans les poches en promeneur.

Paul
Qu’est-ce que tu fais là ?

Valérie
Je plante des plants.

Paul
Je vois. C’est nouveau ?

Valérie
Oui, tu voies bien.

Paul
Tu as perdu ton travail ?

Valérie
J’ai démissionné et j’ai trouvé ce job en intérim.

Paul
Cela doit te changer.

Valérie
Je vivais avec un végétatif. Cela me rappelle à toi.

Paul
C’est gentil, ça !

Valérie
Nous n’avons jamais eu d’enfants, Paul. Mettre en terre des graines, des oignons, c’est comme si je m’inséminais.

Paul
À exiger un préservatif… c’est que tu n’en voulais pas, nuance.

Valérie
Et toi, tu en voulais ?

Paul
J’aurai aimé, oui.

Valérie
Il n’est pas trop tard, tu sais.

Paul
Pourquoi tu n’as pas voulu d’enfants avec moi ?

Valérie
Je ne voulais pas qu’ils te ressemblent, sans doute.

Paul
Dix ans de vie de couple et tu m’avoues ça, comme ça, les mains dans la terre.

Valérie
Je suis à genoux.

Paul
Tu n’as honte de rien.

Valérie
Je pensais que tu allais changer. Que tu allais mûrir, prendre des couleurs, t’épanouir.

Paul
Mais je l’étais. Tu m’as aimé, choyé…

Valérie
C’était au début.

Paul
Oui, au début, et puis tu as pris tes distances. Je m’en pas suis pas aperçu de suite. Je te trouvais de plus en plus attirante et tu me repoussais comme un plat de résistance qu’on n’aime plus.

Valérie
Tu n’as pas cherché à comprendre ?

Paul
Comprendre quoi ? Je pensais que je devais être moins « collant », qu’il fallait que tu puisses respirer.

Valérie
Je ne respirais déjà plus, Paul. J’étais emmurée.

Paul
Mais je n’ai jamais voulu ça !

Valérie
Je sais. Nous n’avons jamais vraiment parlé de choses sérieuses. Des banalités de tous les jours pour éviter le vide entre nous.

Paul
Le vide, oui, je suis en plein dedans, maintenant.

Valérie
Je l’étais avec toi. Je sais que tu souffres. Mais tu ne diras rien.

Paul
Et toi ?

Valérie
D’après toi ? Je vis seule et je suis heureuse.

Paul
Cela fait mal de t’entendre dire ça.

Valérie
Tu as toujours mal quelque part, Paul. Tu es une douleur à toi tout seul.

Paul
Qui puis-je ?


Acte III

Scène I
Trois ans plus tard…(Voix off)

Valérie et Paul se rencontrent par hasard devant un abribus.

Paul
Bon jour Valérie.

Valérie
Paul !

Paul
On se fait la bise ?

Valérie
Pourquoi pas ?

Paul
Tu as changé. Ta coiffure est différente. J’ai eu un doute avant de t’aborder, mais ton visage est resté le même.

Valérie
Je reconnaîtrai ta silhouette entre mille, Paul. Je vois que tu as toujours la veste que je t’avais acheté.

Paul
Oui, je ne t’oublie pas. Tu es toujours… dans mon cœur. Les années passent et puis le proverbe : « loin des yeux, loin du cœur » ne tient pas. Je l’ai appris au cours de ces années.

Valérie

Paul
Tu vis… seule ?
Valérie
Non, j’ai trouvé un homme.

Paul
Ah ? Quel genre ?

Valérie
Le contraire de toi.

Paul

Valérie
Il me fait vivre la passion. C’est géant.

Paul
Tu n’as pas… d’enfants ?

Valérie
Non, pas encore. Mais c’est prévu.

Paul
Peut-on prévoir le beau temps ou la tempête dans nos vies ?

Valérie
Quand femme veut, elle obtient. Tu devrais le savoir.

Paul
J’ai de l’oubli en moi et des souvenirs autres.

Valérie
Et toi, que deviens-tu à part philosopher ?

Paul
Je vis seul, enfin… pas tout à fait.

Valérie
Ah ? Raconte.

Paul
Tu vas rire. J’ai adopté un Labrador.

Valérie
Maniaque comme tu es, cela ne te poses pas trop problème de… poils ?

Paul
Figure-toi que je les ramasse un par un.

Valérie
Non ? Sérieux ?

Paul
Très sérieux, cela m’évite de penser.

Valérie
Pourquoi tu ne ferais pas des puzzles. C’est constructif au moins.

Paul
Mais ramasser des poils aussi. Je les mets dans une boite en plastique et quand j’en ai suffisamment je les utilise, nature ou teint, collés sur une toile. Au lieu que la matière soit de la peinture, j’utilise des poils.

Valérie
T’es pas sérieux, là ?

Paul
Si, très sérieux. J’ai commencé il y a un an environ.

Valérie
Et tu vas les… exposer ?

Paul
Non, non. C’est un passe-temps, rien de plus. Cela m’évite de penser à… toi. Je sais, cela paraît absurde, mais c’est comme ça.

Valérie
Nous construisons chacun notre avenir. C’est bien.

Paul
J’ai un handicap.

Valérie
Que je sois là ou pas, quelle importance ?

Paul
Ça change tout.

Valérie
Tu es vivant, n’est-pas l’essentiel ?

Paul
Les apparences sont parfois trompeuses.

Valérie
Alors qui de nous est vraiment vivant ?


Acte IV

Scène I

Trente ans plus tard… (Voix off)

Dans un couloir d’un hôtel de luxe.

Paul
Pardon madame.

Valérie
Faites attention ! J’ai failli renverser mon seau ! Allez, débarrassé le plancher ! Vous voyez bien que vous gênez, non ?

Paul
Mille excuses, vraiment…

Valérie
Je ne suis pas assez grosse, c’est ça ?

Paul
Mais, non. Pas du tout.

Valérie
Ne vous moquez pas, en plus, hein ?

Paul
Je vous assure. J’étais dans mes pensées…

Valérie
Pensez moins et regardez où vous allez. Mais dites-moi, on ne sait pas déjà rencontré quelque part ?

Paul
Je ne crois pas.

Valérie
Votre tête me dit quelque chose, votre voix aussi. Attendez que je vous regarde mieux. Hum…

Paul
Et ?

Valérie
J’y suis ! Tu es Paul.

Paul
Effectivement, je suis Paul. Mais vous ?

Valérie
Je suis Valérie.

Paul
Valérie ? Valérie ?… Valérie !

Valérie
Oui, Valérie, celle dont ton amour pour moi était impérissable.

Paul
Alors, là ! Tu es méconnaissable.

Valérie
Et toi pareillement ! T’es choqué ?

Paul
Un peu, tout de même.

Valérie
Nous avons vraiment changé tous les deux, hein ?

Paul
Oui. Tu fais les… ménages ?

Valérie
Ça se voit pas ?

Paul
Si, si

Valérie
Toi ça l’air d’aller. Tu es habillé comme un prince.

Paul
Faut pas exagéré.

Valérie
En tout cas, tu n’as pas l’air d’un gueux. Et puis dans cet hôtel de luxe ont ne les reçoit pas ; seuls les larbins sont tolérés.

Paul
Il n’y pas de sot métier. Ils sont tous respectables.

Valérie
Rien n’est respectable. C’est ce qui fait le malheur.

Paul
Tu exagères.

Valérie
Je ne t’ai pas respecté, Paul, quand je suis partie… et…

Paul
Pourquoi tu pleures ? Allons, c’est de l’histoire ancienne. Tu es partie parce que tu le voulais. Je ne t’ai pas empêché. Tu étais libre.

Valérie
La liberté a un prix, Paul. Je le paye encore. J’ai raté ma vie. Je n’ai pas eu d’enfants. J’ai divorcé deux fois. Je vis seule. Je me suis enlaidie. J’ai du diabète. Regarde Paul ce que je suis devenue.
Paul
Allons, allons. Tu noircis le tableau. Enfin, je veux dire…

Valérie
Tu as toujours le mot pour rire Paul. Tu vois, je suis heureuse de te revoir, même si ce n’est pas dans les meilleures conditions.

Paul
Je le suis aussi.

Valérie
Vrai ?

Paul
Vrai. Tu veux un mouchoir ?

Valérie
Tu es toujours aussi élégant. Tu es… marié ?

Paul
Non.

Valérie
Ah !

Paul
Je vis avec quelques toutous et je fais des tableaux avec leurs poils.

Valérie
Ah, oui, c’est vrai ! Et tu as fait des expositions ?

Paul
Oui, depuis longtemps maintenant et je vends.

Valérie
Te voilà riche alors. Et tu n’as pas d’amoureuse dans ta vie ?

Paul
Tu sais, je commence à me faire vieux. Et puis, je vis tranquille. Je fais ce que je veux.

Valérie
C’est bien.

Paul
Et toi, tu vis… seule ?

Valérie
Oui, depuis presque dix ans déjà. J’ai un petit studio pas loin d’ici. Et toi, je suppose que tu es de passage ?

Paul
Oui. J’ai une maison sur la route qui se nomme le Pont aux Moines dans le Cotentin.

Valérie
C’est beau le Cotentin ?

Paul
C’est tranquille.
Valérie
Et tu pars quand de l’hôtel ?

Paul
Dans une heure.

Valérie
Ah !

Paul

Valérie
Je vais te laisser mon numéro de téléphone. On pourrait se revoir.

Paul
Valérie…

Valérie
Tu ne veux pas ?

Paul
On a changé tous les deux.

Valérie
Oui et alors ? Nous sommes deux âmes seules. La vieillesse nous prend dans ses bras un peu plus chaque jour et nous sert son poison en goutte-à-goutte…

Paul
Valérie, je suis bien comme je suis. Je n’ai besoin de rien. Je t’ai aimé longtemps, très longtemps et puis…

Valérie
Et puis ?
Paul
Je veux garder de ce qu’il y a de plus beau en Nous. Tu comprends ?

Valérie
Non, je ne comprends pas. Qui te tiendras la main quand tu seras mal, qui d’autre que moi-même pourrait apporter tous les soins dont tu pourrais avoir besoin, qui… t’aime, à part moi ?

Paul
Alors pourquoi être partie, il y a plus de trente-trois ans ? Qui a demandé le divorce ? Qui n’a pas voulu d’enfants ? Qui a…

Valérie
Arrête !

Paul
Tu voulais autre chose de moi, Valérie. Tu as eu ta vie. J’ai eu la mienne. Nos chemins ne sont plus les mêmes et notre avenir est à présent une luciole. Et au bout de cette luciole… le trou.

Valérie
Tu es ignoble !

Paul
Non, Valérie. C’est à toi de me comprendre à présent. Nous sommes devenus des êtres différents qui avons des souvenirs en commun, rien de plus, comme deux bons camarades qui se retrouvent par hasard dans un couloir d’hôtel.

Valérie
Il n’y a pas de hasard.

Paul
Et pourquoi pas ?
Valérie
Tu es devenu froid.

Paul
Cela viendra bien assez tôt.

Valérie
On n’a plus rien à ce dire, alors ?

Paul
Non. Plus rien. Nous nous reverrons plus, Valérie.

Valérie
Qui sait ?

Rideau.

© Max-Louis MARCETTEAU 2012

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