Il est vingt heures

Saber Alter

Saber Alter

Il est vingt heures. Un jour quelconque d’un mois de décembre, d’une quelconque année, en ce tout début de millénaire dans une ville sans importance.

Une pluie torrentielle accompagne un vent fougueux : variation pour piano et violon, bousculent toitures, lampadaires, panneaux publicitaires et électoraux, sans distinction et autres mobiliers terrestres tels que les arbres. Il y a des déserts de sable plus enviables que cet état hautement dépressionnaire qu’arbore le visage défait de cette cité aux prises avec les éléments, parfois, surnaturels.

Des ondes de chocs se propagent. Le sol frisonne, les maisons frémissent. De vieilles personnes, ancrées jusqu’à la mort, déploient de la patience comme une seconde nature, à graver leurs habitudes sur un parquet, un carrelage, par une chorégraphie usée jusqu’à porter des béquilles pour tenir le mouvement, même si, ce n’est qu’au ralenti, un demi souffle, ils accrochent, ils agrippent leur présence et là, des cœurs s’arrêtent. La peur se frotte les mains. Le contrat avec la mort fonctionne toujours à merveille.

Il est vingt heures. Le journal télévisé présente en entrée, sur l’autel individuel de l’habitant, une manifestation de sans domiciles fixes devant une préfecture protégée de barbelés et les restes de cadavres atteints par le virus de la Bomba Attentatdébiliste.
L’appétit vient en mangeant dit l’adage et, effectivement le plat de résistance annonce une mortalité accrue d’huîtres et que toute consommation frauduleuse est passible d’une amende et d’une cure de désintoxication en prime (à vos frais) si vous avez échappé aux dents de la Mort.
Le dessert est copieux : disparition d’une femme célèbre en son temps, enlèvement d’une maman kangourou et de son petit dans une garderie, noyade d’une classe dans le « gouffre de l’enfer » dans le sud du pays, découverte d’ossements d’un enfant de huit ans, disparu il y a neuf ans, bref le citadin et la citadine, l’urbain et l’urbaine (je ne suis pas en train de citer deux couples papales) sont repus.

Les uns seront de retour à la même heure le lendemain à ce journal qui oxyde la bonne humeur de chacun un peu plus chaque jour et d’autres se passeront la corde au cou, à défaut de prendre un fusil de chasse pour nettoyer des passants inconscients qui osent traverser leur ruelle.

Il est vingt heures quarante-cinq. Ma grand-mère vient de me quitter pour un monde meilleur et un ami n’a pas résisté à l’appel de la corde.

Il ne me reste plus qu’à vomir.

©Max-Louis MARCETTEAU