Le Paresseux – Chapitre XI

Photographie de Pablo Jaramillo Vega

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Apathu se réveille brusquement au ralenti et prend conscience qu’il devient malgré lui un aventurier, un découvre de terres inconnues, un audacieux (il ne craint pas la vanité pour la bonne cause), et d’arbre en arbre, chemin faisant (à ne pas confondre avec son homonyme volatil qui est loin de l’être), il hume les essences (peu chers dans ces contrées, car bon sang bois, le végétal est source d’énergie), il vagabonde aux effluves de la liberté. Il est heureux. Quand, une feuille aussi imposante et lourde qu’une tôle d’un abri de récréation (que les moins de vingt ans n’ont pas souvenir, surtout dans nos zones citadines) se détache, le bouscule violemment de ses accroches arboricoles et le plaque lourdement au sol. Il est un tantinet dans les étoiles par ce choc, et quoi qu’il fasse nuit subitement, il voit que sa situation s’est assombrie brutalement comme si le soleil avait éteint sa chaudière d’un coup de disjoncteur en surchauffe d’antimoine.

Le nez dans l’humus révélateur de décennies de purgatoire, il lui vient entre la panse et l’œsophage une envie de vomir qui n’est pas habituelle. De son immobilité forcée, il croit mourir d’étouffement entre manque d’oxygène et retour inopiné d’un repas, quand une lueur de jour s’étale en un rayon fin et perçant. Ce qu’on appelle lueur d’espoir, n’est pas un vain mot. Il perçoit cet instant comme une révélation. Une joie intérieure inconnue jusqu’alors lui fait frissonner le poil et de l’épiderme au derme en passant par les fibres du tissu aqueux. En un mot, sa jouissance, de revoir le jour, grandeur nature, est à son comble. Elle n’est que de courte durée. La nuit revient aussitôt. Et sa déception lui signe (sans duplicata) une profonde angoisse. Allait-il périr de ce coup du sort ? Reverrait-il Ouatie, son amour de toujours ?

© Max-Louis MARCETTEAU

Le Paresseux – Chapitre II

Photographie Emmanuel Alpe

À cette préoccupation, il en a une autre plus importante. Il a noté l’absence de sa femelle toujours à l’affût (à défaut d’être dans le fût à feuilles, provision qu’aucun banquier ne vient ponctionner) des distorsions de son environnement. Une absence peu commune. Sa femelle mollassonne a toujours une attention particulière, un genre de guili-guili sur son kiwi, avant qu’elle n’échappe à sa vigilance bienveillante de mâle amoureux, comblé. Il n’est pas inquiet, non, seulement, il a cette pointe de trouble, là, à cet endroit. Il s’épouille comme un ralenti de moissonneuse batteuse qui ne trouve pas son blé à son goût, accompagnée d’une Lune momifiée qui lui offre des pensées inédites venues comme une colonie de champignons d’automne nourrie d’un lit feuillu aussi fermenté qu’une pinte de bière qui végète dans un estomac délicat.

Et si, à la descente de leur arbre, elle s’était fracturé le coccyx ? Peu probable, quoique sa femelle soit plus active que son auguste personne, elle a se ralentit audacieux, de quelques millimètres heures, en vérité, tout son charme, mais nullement téméraire. D’ailleurs, n’avait-il pas craqué telle une noix devant un charmant casse-noix moucheté lors de leur première rencontre entre deux branches paresseuses ?

Il s’oriente vers une autre question, plus pimentée et moins futile. Avait-elle été bousculée par le bipède à lunettes ? D’ailleurs, où est-il l’animal à présent ? Il se redresse comme un courant alternatif prit d’une soudaine surtension micro-voltaïque. Détourne sa tête de quinze degrés sud-sud-ouest. Il n’y a plus l’ombre de ce trancheur de bambou ! Son trouble prend de la température comme une eau émulsionnée à souhait dont l’œuf frais n’oserait imaginer plonger de son vivant.

De fil en aiguille (ne cherchez pas, il n’est pas couturier) des inédites pensées se chevauchent à grand galop (à ne pas confondre avec la série, pour les puristes), jusqu’à un point d’interrogation comme un point d’eau qui n’a pas de fond : et si sa femelle avait été enlevée ? Il se doit de la secourir sur-le-champ et dans un ralenti audacieux et inattendu, il tombe d’une branche aussi feuillue qu’un pubis de brésilienne.

© Max-Louis MARCETTEAU