Un dernier vœu avant le premier saut ?

Lac_Abraham Photo de Luis Arevalo

Blog Sabrina (j’ai fait le choix d’une des trois consignes )


 

Deux hommes en haut d’un pont entre deux montagnes, et un lac en contrebas.

— Tu sais quoi ?
— Non ?
— Je me demande si l’eau est froide.
— Ce n’est pas de l’eau, c’est du méthane.
— Ah ? C’est un nouveau procédé ?
— Tu pouvais choisir.
— Momifié à vif ou gelé et réchauffé par intermittence jusqu’à ce que tous les membres tombent comme de la lèpre … quelle importance.
— Rien ne sert de courir, il faut mourir à point !
— Ça te faire rire ?
— Pardon.
— Tu es le bourreau officiel sur ce territoire, alors je comprends que tu n’es pas là pour verser des larmes.
— Un dernier vœu avant le premier saut ?
— Tu sais pourquoi je suis méchant ?
— Non ?
— Parce que la vie a été injuste avec moi.
— Cela m’étonne.
— Je suis né avec une «cuillère en argent», je n’ai pas eu à traverser la rue pour trouver un job, tout le monde m’aimait, même la mamie que j’ai ébouillantée avec sa marmite de soupe…
— Et ?
— C’est devenu au fil du temps insupportable … adolescent, avec ma tête d’ange, le mot amour se collait sur la langue des filles qui voulaient s’approprier mon corps comme d’une marchandise, comme un caprice…
— Être aimé, c’est beau non ? Quand une partie de l’humanité se demande si l’amour n’est pas une arnaque.
— C’est là que j’ai commencé à tuer. La première, dans le sous-sol de la maison de mes parents.
— Pourquoi n’as-tu pas simplement refusé ses avances ?
— Beaucoup d’autres avant… avaient essayé de m’embobiner. J’avais lutté. Mais celle-ci m’avait carrément joué une grande scène du genre guet-apens…
— Elle était moche ?
— Non, non …
— Une erreur de jeunesse …
— Oui. Je n’ai pas été soupçonné.
— Comme quoi, tu as été verni.
— Les années ont passé. Je cédais aux femmes qui avaient de l’argent. J’en tuais quelques-unes quand elles étaient pots de colle.
— Pourquoi tu me dis ça ? Ta condamnation n’a rien à voir avec ces femmes.
— Il m’aimait, je l’aimais, il m’a trahi … je l’ai tué…
— Et d’une manière moyenâgeuse …
— On ne fait pas mieux, actuellement.
— C’est vrai mais c’est pour la bonne cause, l’exemple.
— J’avoue … à cet instant …. que … je n’ai jamais su aimer. Pour moi … c’est une révélation.
— Trop tard.
— Oui, trop tard…

Et le solide bourreau le prend à bras-le-corps, et le jette, par-dessus le garde-corps du pont, dans le lac de méthane en ébullition à moins 161°.

© Max-Louis MARCETTEAU 2020

Ce n’est pas du pavé de bœuf

Participation à Agenda Ironique de Mars de l’An 2019 (Vous avez jusqu’au 27 mars 2019)


Ici, la nuit n’a pas son mot à dire. Non, non. Ils sont tous aux garde-à-vous, lumineux cyclopes. Leur immobilité sonne un air d’éternité. Un tunnel, sur ce pont, dans la nuit fendue de part en part, forme rempart, dans un silence …

Le pavé de premier rang à droite est, aussi, silencieux. Et puis, un cliquetis étrange peu coutumier des environs… un cliquetis qui s’amplifie comme une souffrance qui s’offre les grands boulevards du chagrin, du sinistre, du lugubre … du malheur. Cependant ce cliquetis nuance sa partition, il devient comme ce goutte à goutte de robinet au joint usé, il perle…

— Mais il perle où, ce cliquetis ? dit le pavé du premier rang à droite, en se soulevant de quelques centimètres et se repositionnant aussitôt.
— Je ne sais pas, répond le pavé du premier rang à sa droite, qui pareillement à son congénère se soulève de quelques centimètres …
— Moi, je sais ! annonce le lampadaire à gauche, à droite en troisième position.
— Tu sais quelque chose, toi ? rigolent les deux pavés, en se soulevant …
— Vous êtes impertinents. Je ne dirais plus rien ! s’ébroue le lampadaire vexé.
— Allons, ne fait pas ta mijaurée, ma grande, lui dit le lampadaire à sa gauche.
— « On », me considère comme un lumineux bon à rien, alors que je sais moi d’où vient ce cliquetis.
— Bon, alors, dit voir, impose une voix, celle de maître pavé qui a connu 1789.
— Non !
— Tu vois, il recommence à bouder comme la dernière fois, dit le pavé du deuxième rang à droite du pavé de gauche.
— Non, c’est non !
— Bon … on peut négocier ? dit le pavé du premier rang à droite.
— Négocier quoi ?
— Je ne sais pas moi, un séjour d’une semaine à Chesterfield, en plein centre-ville, ça risque d’être chouette, non ? dit le pavé à gauche de la droite du sixième rang en partant du troisième pavé tagué.
— Et pourquoi pas sur l’Île de Pâques, hein ? Non, non … s’il faut négocier … eh bien je veux un nouveau visage … en leds … bleus …
— C’est les plus chers ! s’affole maître pavé qui a connu des mains sanguinaires de 1789.
— Bon … je ne veux pas vous contrarier, mais il m’énerve ce cliquetis … j’ai l’émétique aux bords des arêtes… ! énonce fort, le pavé du quatrième rang à partir du centre.
— Et un tour du monde sur le bateau Atlantique … ? dit un ancien pavé de la Commune.
— J’ai le vertige … dit le lampadaire à la voix divagante.
— Le vertige ? et le mal de mer, il compte pour du beurre ? dit le pavé de la huitième rangé à gauche en partant du milieu.
— Non. Mais tu t’imagines déjà à six mètres de haut ? Bon, eh bien suppose que je sois fixé sur un socle de ce bateau … qui navigue … et bien, j’ai le vertige moi, monsieur Du Pavé … et ne vous en déplaise.
— Bon, alors … va pour les leds bleus … dit résigné le pavé du troisième rang de la gauche de la gauche.
— De toute façon, je ne vais pas de suite vous dire d’où provient le cliquetis … non, non … il faudra me poser des questions …
— Jouer aux devinettes … c’est ça ? questionne, le pavé du dixième rang au centre droite … un peu décaler de l’angle gauche.
— Exactement !
— Eh bé, on n’est pas couché ! rétorque le pavé intérimaire, bien propre.
— Qu’importe, j’ai tout mon temps moi ! dit le lampadaire qui campe sur sa position par défaut, qu’il ne peut s’extraire de sa condition.
— Il m’énerve ce lampadaire, il m’énerve … dit le pavé du premier rang à droite.
— On se calme, dit le pavé de 1968.
— Alors, ce cliquetis est-ce qu’il perle sur la première rambarde à ta gauche ? dit le pavé ébréché à gauche du deuxième clou du passage piéton.
— Non.
— Est-ce qu’il est d’ici ? dit le pavé intérimaire, bien propre.
— Euh … je ne sais pas.
— Il ne sait pas ! Elle est bien bonne ! dit le pavé revenu de convalescence après un heurt avec … (lui-même ne sait plus).
— Et oui, je ne sais pas ! De toute façon cela n’a aucune importance.
— Comment ? Aucune importance ? Dis-moi, tu veux me tâter tête d’ampoule ? Et ce n’est pas du pavé de bœuf, dit le pavé en droite ligne et perpendiculaire au lampadaire, juste au-dessous de lui.
— Me menacer… il ferait beau voir (et pas Simone) … c’est bien … la première fois… dit le lampadaire en émotion neuf Beaufort, qui d’un élan de confusion interne se grille d’un coup.
— Messieurs ! messieurs les pavés ! Il va s’en dire que cet incident est regrettable, très regrettable, s’électrise en clignotements irréguliers le lampadaire en tête de colonne en partant du coin gauche à … droite.
— Nous, on veut savoir d’où il vient ce cliquetis et puis c’est tout ! dit un pavé romain en vacances.
— Vrai, nous on n’est pas là pour « Jeter un pavé dans la mare » dit un pavé excédé, exilé de la rue Colbert de Tours, et tous les pavés de rires par des battements à faire trembler le pont et les socles des lampadaires qui commencent à blanchir dangereusement signe d’une éventuelle syncope collective.
— Messieurs ! messieurs ! je vous en prie … messieurs les pavés! reprenez-vous ! reprenez-vous, dit le lampadaire deuxième du nom après le lampadaire en tête de colonne…
— …
— Merci messieurs d’avoir repris vos esprits et je vais vous dire de suite d’où vient ce cliquetis qui perle fortement et vous irrite … c’est une bouteille d’eau de belle nature … une eau des montagnes de beau caractère … qui vient de suicider par starification… sous l’arche droite du pont … ne me demandez pas comment elle est arrivée là … et le pourquoi de son geste … même s’il est pour nous évocateur d’un abandon de pureté, d’honnêteté, d’authenticité … mais je souhaite dire, en chœur, avec mes congénères ces quelques mots, de recueillement, en litanie : « Les réverbères dorment allongés dans l’espace » (*)… avec vous, car nous sommes différents mais nous sommes depuis la nuit des temps sur la même voie …

© Max-Louis MARCETTEAU 2019

(*) : Edmond Jabès – « le milieu d’ombre » – 1955.