Entre sourires tristes

Photographie - Anna_Nahowski

Photographie – Anna_Nahowski

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Il est midi cinquante-six depuis dix minutes déjà… étrange. Je prends mon sceau après avoir soigneusement plié ma lettre de… démission et j’estampille… et je remets à la directrice du personnel toute triste de me voir partir avec ce sourire que nous échangeons…

Oui, je pars, je pars, je pars… cela fait du bien de le dire.

Tout me devient indifférent, si ce n’est une assuétude. Je n’ai plus d’envie et l’assaut d’un nouveau projet me laisse froid, comme un rond-point planté dans son sens giratoire. Je tourne en rond-moi.

J’ai pourtant ce sursaut d’instinct de survie, un canot de sauvetage à la Bombard, une phrase du genre « qui n’attend rien, peut tout se permettre »… tout cela dans le même seau de pensées, bien agité, un cocktail, et même si la vie est un cerceau, voire plus justement un carcan… j’ose me bouger pour le partir…

Je pars… définitivement de ma vie d’aujourd’hui, pour une vie de demain, et vais m’inscrire à une asso nommée : « bien rire, bien vivre ». J’ai fait le saut. J’en ai le cafard, mais je souris à l’inscription et m’engage à faire des efforts.

J’ai les zygomatiques frileux, et mon réchauffement climatique perso va être difficile. Je m’arc-boute, et tiens l’arceau de mes efforts comme un haltérophile…

Mais, à l’évidence de quelques semaines, je rends mon tablier-visage-sourires pour celui de tristesse engagée. Suis-je un sot ? Suis-je incurablement triste de vivre que je continue de porter ma carcasse… Si j’étais un triste heureux. Mais non, je suis un triste triste… Alors, je reviens d’où je suis parti et reprends ma vie d’avant qui a toujours été ce monde à moi… en attente du sourire triste de joie de mon retour de la directrice du personnel…

© Max-Louis MARCETTEAU 2018

Top chrono ! Chapitre 4

Photo de Navid Baraty

Photo de Navid Baraty

J’ouvre la boîte des angoisses sur le bord du balcon.

Au loin la ville.

Je vois les voitures qui poussent la vitesse et les feux comme des orages multicolores, budgétivores, carnivores, elles osent l’expression de l’explosion métabolique de leur vie sur la chaussée mouillée des fantômes carbonés.

Je respire le temps des nuages gris, de la pollution de mon cerveau pris en otage aux souvenirs intransigeants de vivre sur la colle des angoisses.

Mon balcon m’ouvre les voies du ciel et par le paradoxe de la terre goudronnée par effet entourée de pelouse impropre à la consommation même après séchage.

Je vois loin, trop loin. Et mes pensées s’agglutinent entre toi et moi dans un filet rugueux de reproches, de non-­dits et de faits qui ne collaient pas à notre vie.

D’ailleurs notre vie ensemble comme une erreur dans un programme humain, j’ai sauté sur le quai de ta gare, mes bagages entre les mains poisseuses de tes caresses.

Je vois le temps qui me dit bonjour avec un signe du chronomètre qui se marre en tournant en rond comme moi sur ce balcon qui n’a pas de rambardes.

Je suis prêt à me tenir au garde à vous pour le vol entre ciel et terre. Moment de délivrance de toi de moi de ce monde qui n’est pas le nôtre.

Je vais enfin pouvoir réaliser ce premier saut sans avoir la peau hérissée de la peur.

Je prends conscience enfin qu’il faut que je prenne une décision. Ce qui n’a pas toujours été le cas. Ce qui est la pire chose pour moi.

Mais, c’est le fait que tu es partie ce matin avec nos souvenirs, sans un signe d’adieu, simplement un sourire entendu, comme une signature d’un acte que tu avais déjà prémédité depuis trop longtemps. Tu avais en tête une autre vie, avec un possible de vivre en dehors d’impossibles habitudes où tu te serais pendue entre poutre d’angoisse dans le salon des peurs et le miroir de toi en filigrane.

Aujourd’hui, je ne ressens plus le froid. Non, je ressens le chaud de ma décision entre mes neurones déphasés.

Je ne dirai pas adieu au monde qui se fout royalement de mon existence de petit, de ce rien qui n’est même pas un grain sable, même pas un grain de sel pour pimenter un fait divers dans un journal local ou une radio.

Non, je ne vais pas m’habiller pour ma bonne cause. Non, je ne vais pas m’écraser tout nu sur la pelouse qui n’est pas aussi verte que la pomme en devenir de mûrir entre la colline et le jardin d’un voisin hypothétique.

Je regarde une étoile filante. Sa vitesse ressemblera peut-­être à la mienne dans quelques minutes.

Tout juste le temps d’écrire ces quelques mots qui ne tiendront pas sur une feuille A4.

Un dernier sursaut par une sonnerie à la porte ? Celle de mon portable ? D’une explosion d’un avion en plein vol sur la ville ?

Il n’y aura pas de seconde chance. Je le sais. On naît pas un treize par hasard. Ou alors le hasard s’est bien foutu de ma gueule depuis ce temps.

Certains disent qu’il ne faut pas perdre espoir. Mais l’espoir est fait pour les pauvres. Et les rêves que l’on veut nous faire gober par la consommation et les images d’un autre monde sucré, financé par le désir de faire espérer, tout cela sont des leurres.

Et de fait, il est bientôt l’heure. Il reste une minute cinquante­-deux au chrono.

J’ai le cœur qui est en train de s’emballer comme une onde qui ressent sa dernière seconde passer sous son nez tout fiévreux.

Allez une dernière inspiration et cela devrait bien se passer.

Respire mon gars. Tu y es presque : cinquante secondes, avant de dire au revoir.

Un dernier verre ? Pas le temps.

Allez hop. Le saut de l’ange, pour le plaisir.

Voilà, le top est donné

Plongeon.

©Max-Louis MARCETTEAU