Aujourd’hui, je meuble

Les meubles sont des cercueils. Debout contre le mur, condamnés à être exécutés après jugement sans appel : démodé.

A double tour, portes et tiroirs, fermés, clés jetées dans le caniveau de l’indifférence, ils tiennent la position. Le bois de merisier résistera jusqu’au bout. Celui d’acajou aussi. Seuls les pins et sapins seront les premiers à tomber. Les mites en armées, par orifice, s’engouffrent à l’intérieur, à ronger les membres, puis le corps, un rayon de lumière et tas de cendre froide. La cendre, ce sang qui ne tache pas. Pas de sépulture, de prière, de fleuve pour se réincarner, de Paradis, pour les meubles. Une deuxième mort pour l’arbre. Difficile à vivre.

Les rescapés ne sont pas sans frissons : grincement, bruissement, crissement, gémissement, un orchestre, le ré-majeur est en option, la baguette timide donne le ton, la blanche note pleure et la noire se dièse en contrepoint fleuri. Le chat sauvage propriétaire de ce territoire n’ose s’aventurer dans ce lieu étrange et la chouette de service hulule, unique choriste, fait des cauchemars diurnes.

Parfois, le meuble est accompagné.

Morte d’inanition la vaisselle emmurée ne crie plus sa faim, se nourrit de souvenirs et cauchemarde qu’elle est Limoges et se réveille, oh pâle, à la sueur d’une poussière épaisse, gluante, son sarcophage. Elle embrasse, parfois, le sol brutalement, les couverts comme assaillants, quand le meuble perd de sa consistance.

Rien ne crâne, ici. C’est un hospice … de meubles.

©Max-Louis MARCETTEAU

 

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Une âme de métalleuse

Photo de Viacheslav - Nature morte

Photo de Viacheslav – Nature morte

Je ne suis pas dans mon assiette. N’allez pas croire que c’est ma tasse de thé. Non, non, au contraire. En général, j’ai la tête à toute épreuve et le reste aussi d’ailleurs. Car sans ce « reste », je serais quoi ? En fait, je ne sais pas. Je n’ai pas l’imaginaire assez développé pour me « concevoir » sans ce « reste ».

Bref, hier, une personne mal intentionnée m’a tordu le cou sur un morceau alimentaire, un peu dur. Le louche de l’histoire est que le Père Couteau en a fait tout un plat. Normal, il a plusieurs dents contre moi et se fait une joie de me scier, même émoussées, de ses remarques. Je reste stoïque et à chaque fois il se casse une dent, la nappe de service se plie de rire, le pain grille sa mie et la chaise en reste … assise.

D’ailleurs la chaise, celle du milieu de table, pourrait nous en raconter de belles et de moins piquantes. Je ne vous cafterai pas le jour où une Québécoise en mal de chanter a pris son pied (elle n’était pas unijambiste) auprès d’un jeune membre de la famille. Il y a des chants plus salvateurs aux onomatopées revigorantes que de textes noyés dans une marinade romantique, un verre à la main.

En fait de verre, celui de bout de table, en partant de ma gauche, à trois assiettes d’ici, m’a teinté le cœur de sa vibrante harmonie aux contacts effervescents lors d’un repas officiel et bien guindé de la famille. Moment inoubliable qui lui fêla, hélas, son cristal par le haut, sa vie basculant dans le vide en une fraction de seconde, choc sur le napperon de la romance. Il survit et j’avoue, trop loin de moi. Et, si j’avais une larme à déposer elle serait pour effacer ce traumatisme.

J’en ai jamais fait confidence à mes grands frères, des brutes bien épaisses entre assiette creuse à la soupe de potiron et bœuf bourguignon dans la marmite de fonte, moi qui ne suis que délicatesse, sensibilité, et raffinement.

Enfin bref, tout en vous parlant de trauma, j’en suis moi-même dans un état très avancé, enfermée dans un tiroir parmi les rebuts de la cuisine. Finirais-je dans la poubelle « tri » des métaux pour me diriger vers une autre grande poubelle d’un mélange ferreux et être digérée dans la fusion du Grand Tout Métalleux et transmutée dans un nouveau corps pour une nouvelle fonction ?

Vraiment, je suis à ramasser à la petite cuillère aujourd’hui.

©Max-Louis MARCETTEAU